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 Décès de notre camarade Pierre Guéniat

vendredi 27 juillet 2012

Décès de notre camarade Pierre Guéniat qui nous a quittés sereinement dans sa 85e année

Hommage prononcé par Rémy Meury à la chapelle Saint-Michel de Delémont, le 27 juillet 2012

Chère Cinzia, Chère Lena,

Mesdames et Messieurs, chers amis, chers camarades.

Nous nous retrouvons ce jour pour rendre hommage à Pierre Guéniat, homme de convictions, homme de combats, que nous avons eu l’honneur de côtoyer. Parler de la vie de Pierre, c’est parler de politique. Elle occupait la place centrale dans ses activités et ses préoccupations. Nous ne ferons que de très brèves intrusions dans sa vie privée, respectant en cela la discrétion dont il faisait preuve à ce sujet.

Né le 25 septembre 1927 à Delémont, il adhéra à 20 ans à peine à la section delémontaine du Parti suisse du travail. Il venait de terminer l’école supérieure de commerce. La disparition de cette section fut rapide en raison des interdits professionnels qui frappèrent plusieurs de ses membres, notamment des cheminots. Pierre continua de militer dans la section bernoise, et dû s’exiler à St-Imier, puis à Bienne pour exercer une activité professionnelle.

En 1960, il épousa Emilia Bonacini, jeune italienne originaire d’Emilie Romagne. Il accueillit et donna son nom à la fille d’Emilia, Cinzia. Parler d’Emilia n’est que partiellement faire allusion à la vie privée de Pierre. Elle militait avec lui, l’accompagnait dans ses déplacements, le soutenait dans ses combats.

En 1967, il fonda avec quelques camarades, et certains dissidents du parti socialiste, comme Bernard Burkhard, le POP jurassien. Il franchit alors une étape fondamentale dans sa vie politique. Il développa son action politique en la centrant sur sa région. Lui qui avait supporté pendant près de 20 ans les insultes de certains concitoyens anticommunistes primaires, pouvait enfin faire la démonstration que l’idéal qui le faisait combattre était en mesure d’améliorer, par petites touches, le quotidien de ceux qu’il défendait, les plus démunis, les plus faibles. Ce n’est pas faire affront aux autres militants du POP que de dire qu’avec Bernard, ils constituèrent un duo complémentaire exceptionnel qui fit grandir ce petit parti pour en faire une force qui compte, plus spécialement à Delémont.

Pierre assumait aussi des responsabilités au niveau du parti suisse du travail. Nous ne développerons pas à ce sujet, mais cette activité nationale a eu son importance pour un évènement sur lequel nous reviendrons plus tard.

Sa réputation de doctrinaire le poursuivit longtemps. Il l’acceptait. Lors des élections communales de 1984, pour renverser la majorité de gauche à Delémont en éjectant le POP de l’exécutif, un parti avait écrit dans son tract électoral : n’oublions pas que derrière la bonhommie et l’action de Bernard Burkhard, se cache l’éminence grise du commissaire politique Pierre Guéniat. Pierre, dans un rire, avait eu ce commentaire : quels cons, ils ne voient même pas qu’ils font de la pub pour Bernard. Ceux qui le connaissaient savaient, certes, qu’il ne transigeait pas sur ses principes, mais aussi que Pierre était capable de mettre de l’eau dans son vin si cette concession permettait de faire avancer les choses dans le bon sens.

Il s’engageait sans compter pour les causes qu’il défendait. Au sein du POP, bien sûr, mais également dans des associations telles que l’AVIVO, dont il fut un membre fondateur dans le Jura, ou la Colonie Libre Italienne où il retrouvait des camarades du PCI, longtemps interdit en Suisse. On pourrait encore citer son engagement syndical au sein de la FTMH ou en faveur des locataires dans l’ASLOCA. En fait, on pourrait citer toutes les associations, tous les comités ayant œuvré dans le Jura en faveur du progrès social. Pierre était forcément dans le coup. Il prit part aussi activement au combat pour l’indépendance jurassienne.

Pierre était un militant dans l’âme. Au POP, il participait à l’organisation de toutes les actions. Pour les kermesses populaires, par exemple, il préparait les contrats des artistes engagés comme les tracts publicitaires à diffuser dans la ville, il participait au montage de la salle, commandait les boissons, et tenait encore la caisse pendant la manifestation. La plus grande démonstration de son militantisme est sans doute les samedis qu’il a passés pendant des années à vendre la Voix ouvrière dans les établissements publics delémontains. La page jurassienne était d’ailleurs son œuvre.

Sa porte était toujours ouverte pour rendre un service à une personne en difficulté. On ne peut compter les démarches administratives qu’il a menées et réglées pour des petites gens désorientées face à une machine qui les dépassait.

Lorsque j’ai adhéré en 1981 au POP, Pierre en était le secrétaire et, permettez-moi cette référence personnelle, Christine Fedele, ma sœur, en assumait la présidence. J’entrai rapidement au comité. J’eus alors l’honneur de mener des combats avec Pierre à qui je vouais, je l’admets, une véritable admiration. Sa capacité de travail, sa facilité d’écriture, ses qualités de débatteur m’impressionnaient constamment.

Lorsque je fais allusion à sa capacité de travail, je ne pense pas à la profession qu’il exerçait. Il en parlait d’ailleurs très peu. Je sais qu’il était alors comptable chez Posalux à Bienne où il se rendait tous les jours dans sa Lada, voiture qu’il avait choisie car elle présentait une grande qualité à ses yeux : elle était produite en Union soviétique. Je suppose que c’était ça, car je n’ai jamais trouvé d’autre qualité à cet engin. Non, s’il était effectivement apprécié de son employeur pour ses compétences, la capacité de travail que je constatais s’exerçait dans le militantisme politique qui l’habitait. S’il ne participait pas à des comités, il préparait des projets d’interventions ou de communiqués. Parfois il faisait les deux. Plus d’une fois j’ai été émerveillé par sa facilité d’écriture. Il était capable, au bout d’une table, de rédiger un communiqué pendant qu’une séance se déroulait. Il le proposait en fin de séance à l’assistance qui l’adoptait sans en changer une virgule. Et tout cela en ayant participé au débat.

Il avait aussi une autre faculté, qui casse l’image de doctrinaire dont on l’affublait. Plus d’une fois en assemblée générale du POP, la position qu’il défendait avec force arguments, avait été minorisée. Le soir même, avant de se coucher, fidèle au principe de centralisme démocratique, il préparait un projet de communiqué du parti dans lequel il développait des arguments en faveur de la position votée en assemblée, contraire à son avis. Il trouvait même des arguments pertinents auxquels parfois les partisans de l’avis majoritaire n’avaient pas pensé eux-mêmes.

Ses qualités de débatteur était reconnues, y compris de ses adversaires. Il avait le sens de la répartie et un humour désarmant ses contradicteurs. Que ce soit au Conseil de ville de Delémont ou au Parlement, il appréciait les passes d’armes. Des députés et des ministres ont souvent reconnu, hors séance, son brio. Récemment, François Lachat, avait évoqué, après une séance à laquelle nous avions participé, une anecdote dans laquelle il rappelait un échange savoureux qu’ils avaient eu dans un débat au Parlement. Pierre aurait apprécié. Car s’il combattait fermement sur les idées ses adversaires, il les respectait, surtout quand il connaissait et redoutait leur intelligence.

Sur ce thème, il n’est pas possible d’oublier le débat que Pierre a mené en 1977 à propos de la TVA face au conseiller fédéral Georges-André Chevallaz. Ce dernier avait accepté d’affronter un simple conseiller de ville delémontain car il appartenait à la direction d’un parti national. Ce fut une erreur de sa part. Pas la seule qu’il commit d’ailleurs. Pierre, préparé comme jamais, devant une salle St-Georges bondée, avait été brillant, laissant régulièrement sans contre-argument le porteur du dossier au sein du Gouvernement helvétique. Cette prestation de haut vol avait tant marqué les esprits qu’on en entend parler encore aujourd’hui par ceux qui eurent le privilège d’assister à ce grand moment.

Il adorait le débat d’idées. La preuve. Il a réussi à faire accepter une motion, et une seule, durant ses 3 mandats de député. Elle réclamait que la boisson la moins chère servie dans les restaurants jurassiens soit sans alcool. La presse en avait fait un large écho. Je le félicitai pour ce succès et la publicité que cela faisait pour le POP. Pierre m’avait simplement répondu : c’était trop facile, il n’y a même pas eu débat.

Je ne résiste pas au plaisir de citer une répartie de Pierre, au Conseil de ville de Delémont où je siégeais avec lui, qui lui valut un encadré de Jacques Houriet dans le Démocrate. Il venait de développer une intervention en faveur de la construction d’un pont en bois sur la Sorne en proposant de faire appel à la troupe. Dans son texte, il faisait allusion à André Richon en ces termes : nous pourrons compter sur le soutien du Major Richon dont les relations avec le génie sont bien connues. Un conseiller de ville était monté à la tribune pour dire qu’il accepterait cette motion à condition que Pierre Guéniat retire son allusion désobligeante à l’égard d’André Richon. Pierre était immédiatement revenu à la tribune, sans y être invité par le président, pour déclarer : je ne changerai rien à mon texte. J’apprécie énormément André Richon. C’est même un bon copain d’école. Et je dois dire que dans notre classe, à l’époque, à une exception près, il n’y avait que des génies. Rires, salves d’applaudissements, vote. La motion fut acceptée à l’unanimité, moins une voix, celle de Pierre. Il savourait tant intérieurement son coup qu’il en avait oublié de lever la main.

Très brièvement, car je m’en voudrais de ne pas y faire allusion, je tiens à dire ici l’honneur que Pierre et Emilia nous firent, par amitié, à mon épouse et à moi-même, en acceptant d’être nos témoins de mariage en 1984. Y compris pour la cérémonie religieuse, détail qui a son importance pour comprendre la portée de leur geste.

En 1993, un an après avoir pris sa retraite, Pierre fut victime d’une hémorragie cérébrale lors d’une promenade de l’AVIVO, dont il avait pris la présidence au niveau national. Cet accident fut terrible et bouleversa sa vie. Il ne parvint plus ensuite à se concentrer pour écrire, lire ou simplement participer à une séance. Ce fut une véritable désolation de voir un homme aussi brillant être à ce point diminué. Il en était conscient. C’était émouvant de l’entendre expliquer que quand il arrivait à la fin d’un article, tenant sur une seule colonne, il ne comprenait pas la conclusion, ne se rappelant plus du début.

Dès ce moment, sa santé se dégrada, petit à petit. Plus encore lorsqu’il eut la douleur de perdre Emilia en 1998. Ses présences aux assemblées du POP se firent moins régulières, par oubli souvent.

Sa fille Cinzia l’appelait quotidiennement pour prendre de ses nouvelles. Elle venait, à chaque fois que ça lui était possible, passer quelques jours auprès de lui. En avril 2011, alors que Pierre était hospitalisé pour une double pneumonie, elle décida de ne pas utiliser son billet de retour. Elle s’installa dans la maison familiale. Un mois plus tard, l’état de santé de Pierre était tel que son placement en EMS devenait inéluctable. C’est au Genevrier, home de Courgenay que Pierre passa le reste de sa vie, entouré de l’affection de Cinzia et de sa compagne Lena. C’est à elles que nous voulons exprimer notre vive sympathie aujourd’hui et leur dire à quel point nous sommes fiers d’avoir pu faire un bout de chemin avec Monsieur Pierre Guéniat, notre ami, notre camarade.

POP jurassien  |   info@popjura.ch  |   Dernière mise à jour: le 20 novembre 2019

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